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20 janvier 2015 2 20 /01 /janvier /2015 22:45

"Pourvu que ce ne soit pas un rêve", pouvait-on lire en conclusion d'un récent compte-rendu, fait en avance de phase, était-ce prémonitoire ?

Eh bien oui ! ce n'était qu'un rêve.

Et l'échec est aussitôt devenu un cauchemar, une entreprise de démolition, une dégringolade en fond de cirque au moment de passer de Salazie à Mafate. Mais pour exorciser ces démons qui le hantent encore au quotidien, il a décidé, avec du recul, contrairement aux habitudes délirantes, d'écrire à peu près sérieusement, de décrire comment on peut en arriver là, sans en avoir une seconde senti les prémices, sans s'être jamais senti concerné par les taux d'échecs importants sur cette course, punition réservée aux autres sans doute .... Tu parles !!

Sans doute trop de prétention, trop sûr de mon expérience, trop décontracté, trop "incassable", ne redoutant que la blessure ou des tendons d'achille récuremment douloureux qui auraient pû perturber la marche en avant.

Et pourtant soutenu, encouragé, porté, gonflé à bloc. C'est la course de l'année, celle qui est attendue depuis l'inscription, celle qui a été préparée grâce aux échéances précédentes dans l'année, qui n'ont eu d'important que le fait qu'elles permettaient de se mettre en condition pour la Diagonale.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Et pourtant, dès l'entrée dans le parc à St Pierre, les officiels ont tout fait pour m'éviter la déconvenue qui allait suivre plus de 24h plus tard. Au contrôle des sacs et du matériel obligatoire, on me reproche la largeur insuffisante de mes 2 bandes de contention. J'ai beau leur expliquer que la différence de largeur n'est pas critique, le jeune contrôleur a des consignes strictes, je dois aller m'acheter d'autres bandes (avec quel argent ? où est la pharmacie ouverte à 21h30 ? !! ) et ça s'envenime même pas mal au niveau de la voix quand le responsable de la "sécurité" (c'est le titre dont il est fier, visiblement, et il se la pète grave) vient me faire la morale, me maudissant comme si j'étais un vilain trailer, un tricheur, qui oublie les pré-requis sur ce genre de course (ce sont ses mots, du moins le peu de mots qu'il pratique). J'ai beau lui expliquer que je connais ces courses, que c'est ma 4ème diagonale, que je suis fou de cette course (tous les arguments y passent, en vain). Mon salut viendra d'un gentil vieux monsieur qui me dit alors qu'il va m'en trouver, lui, des bandes ad hoc. Il part puis revient 3 mn plus tard et m'en fournit en effet et je peux enfin entrer dans le parc aux coureurs, non sans remercier chaudement mon sauveur. Je peux enfin calmer mes nerfs et aller m'asseoir par terre pour faire retomber la pression et attendre le départ. Il reste environ 30 minutes avant que nous soyons livrés à nous-mêmes .

Départ de Saint Pierre à 22h30 : chaude ambiance sur les 3 km de boulevard rectiligne le long de l'océan, des milliers de personnes massées de chaque côté de la route, il fait très lourd, je suis déjà en nage (en âge aussi) au bout de quelques centaines de mètres, ça promet.

Quand on quitte le bord de mer, la montée commence, elle ne se terminera vraiment qu'au piton Textor, presque 40 km plus loin.

Dans cette première portion montante, je fais un petit coucou à Margot, placée comme convenu sur le côté droit de la route. Une chance que je l'aperçoive, tant il y a foule, qui crie, qui applaudit, qui nous appelle par nos prénoms marqués sur nos dossards, nous traitant de fous. Je leur réponds que ce sont eux les fous, tellement déchaînés qu'ils sont.

L'ambiance va se calmer quand nous entrons dans les plantations de canne à sucre, le silence et la concentration se mettent en place. Trouver le bon rythme, ne pas s'inquiéter de se faire doubler, respirer, la nuit s'annonce claire et la fraicheur se fait bien sentir en quittant le niveau de la mer.

Chaque traversée de village va se traduire à nouveau par l'hystérie collective, une haie d'honneur est même faite à l'entrée de Montvert-les-Hauts, les coureurs devant se frayer un chemin au milieu des spectateurs qui sont chauds comme la braise. Idem à l'arrivée à Domaine Vidot (Km 15, 660m, 1h52 de course) où il faut bouchonner 2 à 3 mn pour se faire pointer, provoquant l'énervement de certains impatients.

Ce sera ensuite de longs passages techniques en forêt, des marches taillées sur les racines, et la file indienne, quasiment au pas pendant 30 mn. Je m'impatiente car nous sommes vraiment coincés, les portions scabreuses rebutant a priori certains coureurs. La prochaine fois, je partirai devant avec François Dhaene ! Heureusement un chaleureux coup de fil me fera prendre "mon mal en patience". Au fait, glissons un peu de culture dans ce récit passionnant, palpitant et merveilleux ... : l'origine de cette drôle d'expression vient, selon mes recherches précises, de certaines femelles qui voulaient "prendre leurs mâles, impatientes". Et les mots ont été peu à peu déformés.

La suite vers Notre Dame de la Paix se fera à une allure de course plus correcte, sachant que nous allons dérouler sur un chemin sinueux, puis sur une longue portion de bitume avant d'y arriver.

Ensuite on enchaîne par une succession de gros dénivelés à travers les champs, en franchissant les échelles sur les clôtures, toujours en prenant du dénivelé. La température commence à être plus que fraîche, nous sommes vers 1800m, certains supporters locaux ont même fait un gigantesque brasier, mais il n'est pas question de s'y attarder. Même pas de merguez à proposer, je me casse !

Piton sec (Km 36, 1850m, 4h56 vendredi matin, soit 6h26 de course) : le mal nommé, car la pluie, forte, vient de s'inviter et ne cessera environ que 6h plus tard. Soupe et thé au ravito, il faut se charger pour lutter contre le froid et ressortir sous cet arrosage. Gore-Tex et cape de pluie vont protéger le bonhomme.

Bonnes sensations, les jambes tournent bien, le sentier est agréable en quasi surplomb de la plaine des remparts. Le paysage est noyé dans la brume. Dommage pour les photos ! Une portion sur la route menant au volcan sur le dernier kilomètre pour rejoindre les antennes de Piton Textor.

Km 40, 2165m, 6h07 vendredi matin, soit 7h37 de course.

Ravito en plein vent, malgré les tentes, il faut tailler la route, j'ai froid dans ce courant d'air, d'où l'expression : "je passe en coup de vent". La punition du froid sur mon ventre humide ne va pas tarder, je suis pris d'une colique "frénétique" qu'il faut soulager. "Coliques dans les prés fleurissent, fleurissent, coliques dans les prés, c'est la fin de l'été", souvenez-vous de cette comptine que vous appreniez par coeur, en allant manger à la contine, à l'école primaire, enfin pour ceux qui y sont allés. Je commence donc à descendre sur le sentier sinueux direction le chalet des Patres, la terre est sablonneuse, le terrain est idéal pour que j'y décide de déposer le bilan en urgence, entre quelques buissons à l'écart du sentier qui suffiront à peine à masquer mon humble posture. Passionnant ce descriptif , n'est-ce pas ? Le lecteur réclame souvent du détail, du concret, du suave, pour bien apprécier la difficulté et les spécificités d'une telle épreuve.

Allégé de ce fardeau, je retrouve ma vitalité et je vais pouvoir dévaler, direction la N3, en longeant les nombreuses clôtures, les champs d'arums sur les monotraces. La pluie redouble d'effort pour nous rincer, la plupart d'entre nous sommes néanmoins jambes nues, le déluge n'étant pas très froid. Le vent d'Est vient compléter le tableau, ça cingle bien sur le visage. Après la traversée de la N3 et le nombreux public qui nous y encourage, le chemin bitumé est recouvert de flaques d'eau. Rien ne restera sec ...

Les maigres tentes de Mare à Boue sont prises d'assaut et saturées par les coureurs cherchant un peu de chaleur.

Km 50, 1600m, 7h39 vendredi, soit 9h09 de course.

J'avale une soupe, quelques pâtes. Dehors c'est le déluge. Je me dis que la seule solution de ne pas trop se refroidir est de bouger, donc avancer le plus vite possible, en faisant des grimaces aux éléments déchaînés. Le début de la montée du coteau Kerveguen se passe plutôt bien, sachant que nous bifurquons vers l'Ouest et que nous entrons dans la forêt, les effets de la pluie et du vent conjugués vont donc s'estomper pour laisser place à l'habituel chemin où la boue s'accentue, le sentier se transformant en rigoles (ça ne me fait pas rire), en flaques, en cloaques. Floc, floc !!

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

La dernière partie avant Kerveguen devient pénible et longue pour moi, je commence d'un seul coup à manquer d'énergie, je suis trempé sous mon gore-tex, le sentier est très technique, avec de grosses racines, des échelles, de grosses marches très glissantes. Après coup, je réalise que je n'éprouvais pas particulièrement de sensations de faim ou soif depuis Mare à Boue. Je ne pense qu'à me réchauffer en remuant le plus possible. Ceci aura peut-être une conséquence plus tard.

Coteau Kerveguen, Km 60, 2200m, environ 10h vendredi, 11h30 de course.

Les 800m de dénivelés descendants en lacets sur 2 km vers Mare à Joseph sont toujours aussi impressionnants. Je suis toujours surpris qu'on perde si peu de monde dans les ravins. On s'accroche où on peut, aux branches, aux autres concurrents, à ses pensées, aux soutiens des personnes lointaines ou proches ... Le rythme est prudent, voire lent, il y a toujours des ralentissements provoqués par des coureurs n'ayant pas le pied trop sûr sur ces escaliers irrégulièrement naturels.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Juste avant l'arrivée sur Mare à Joseph, il me semble que la pluie cesse, cela fait presque 6h qu'elle nous accompagnait.

Cilaos, visible en bas, est ensoleillée, ça va faire du bien d'avoir un peu chaud.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Mare à Joseph, Km 62, 1400m, 11h09 vendredi, 12h39 de course

Je quitte enfin le gore-tex, le soleil est là, bien chaud. J'appelle Margot pour un peu de réconfort et j'en profite pour lui dire que je serai à Cilaos vers 12h.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Descente en partie sur macadam, puis partie très pentue pour remonter après le Bras Benjoin (1100m)

Enfin l'arrivée dans Cilaos, beaucoup de monde au bord de la route, beaucoup d'encouragements, puis l'entrée dans le stade où le micro du speaker et l'ambiance musicale nous mettent du baume au coeur (et non beau moqueur) et au corps, et aux cors, encore et encore, aux pieds !

Km 66, 1200m, vendredi 11h54, 13h24 de course

Je récupère mon sac d'assistance et je procède au change intégral, seul au milieu du stade, sans aucune pudeur de dévoiler mes affriolantes fesses à la pelouse, verte de jalousie, qui en rougit aussitôt à vue d'oeil. Tout y passe, mes pieds sales ont droit à des chaussettes toutes neuves (jamais servies) et à une grosse couche de Nok. On se sent un autre homme avec cette nouvelle tenue seyante à mon teint resplendissant. Un petit coup de fil reçu de mon fan-club préféré, quelques sms bienvenus ramènent le moral et le sourire, complétés par le soleil qui tape fort. Bon, il faut penser maintenant à bien se restaurer. Je rends mon sac d'assistance et gagne le ravito "4 étoiles", me tape quelques nouilles fadasses et collées, un peu de jambon, 2 yaourts à boire et une pomme. Mais pourquoi me souviens-je si précisément de cette collation ? Je discute avec les voisins de table qui ne semblent pas pressés de repartir. Alors que moi, si ! Je veux enchaîner, profiter du beau temps, tailler la route. Et le gros morceau qui s'annonce : la montée à la caverne Dufour par le Bloc, qui ne sera pas pour moi une montée à bloc. Cette portion, je me souviens bien l'avoir plusieurs fois descendue, je me remémore la hauteur particulière des marches. Mais là, il va falloir grimper ces escabeaux, qui vont devenir pour moi de véritables escalaids. Et ça va durer, une sacré durée, en principe sans crise d'urée ...

12h45 environ. J'emprunte la route bitumée qui quitte Cilaos par le Nord, j'en profite pour faire le touriste de base qui n'a jamais vu Cilaos.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)
Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Je monte lentement direction le Bloc, je me trouve bien lourd d'un seul coup, pas de jus, et nous sommes encore sur le macadam.

Le Bloc, Km 70, 1400m, 13h23 vendredi, environ 15h de course

Voilà, nous y sommes, la bifurcation à gauche, le chemin qui serpente dans la clairière, on attaque l'infâme grimpette. Et je vais y passer plus de 2h30, à me faire doubler par quasiment 100 concurrents, à faire des dizaines de pauses tellement je me sens essoufflé et inefficace, je m'asseois plusieurs fois sur des gros cailloux, je suis même pris de violentes crampes au-dessus des genoux, que j'ai mille peines à calmer. Un calvaire, je ne sais pas comment je viens de basculer en si peu de temps vers cet état piteux. Une dernière vue prise côté Cilaos, avant de ne plus la distinguer.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

La montée au refuge de la Caverne Dufour (Gite Piton des neiges) va se faire au rythme escargot tellement j'en bave, je n'ai pas de force pour lever les jambes à chaque pas. Je mange mes barres énergétiques, je bois souvent des gorgées dans ma pipette, mais rien n'y fait. Le réconfort d'un appel téléphonique ne me redonnera pas la motivation nécessaire. La lente procession durera bien jusqu'au refuge où je vais retrouver un peu d'énergie et d'envie.

Caverne Dufour - Gite du Piton des neiges - Km 75 - 2480m - Vendredi 16h - 17h30 de course

Le retour d'un profil plus calme, malgré un sentier très rocheux, va me redonner un peu d'allure et de forces. J'en profite pour appeler Margot pour lui donner ma prévision horaire concernant l'arrivée à Hellbourg, où mes 2 assistantes/masseuses/coach m'attendent.

Une vue sur la forêt de Bébour depuis la caverne Mussard.

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Le sentier globalement descendant vers le gite de Bélouve va, après le saute-mouton à travers les rochers, peu à peu devenir un jeu d'acrobranches ou d'acroracines, entrecoupé de nombreuses marches taillées dans les pentes. Impossible d'avoir une allure efficace, il faut s'accrocher, se tenir, s'accroupir, s'asseoir, s'aider des éléments environnants.

Une photo du côté Salazie (Piton d'Enchaing) avant que la nuit ne commence. Je ne savais pas encore que ce serait la dernière photo de mon "safari" ...

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

Le groupe dans lequel j'évolue (tu parles !! ) est à l'unissson, tout le monde râle et maudit cette forêt où chaque succession de fossés, de vides, de trous, de "accroche-toi où tu peux". Aucun endroit pour trottiner, hormis parfois par portions des centaines de marches bien taillées avec des rondins de bois ou des planches, je me sens l'âme d'un menuisier ou d'un bucheron, un peuplier devant tout le bouleau qui reste, j'envie Léonard de 20 scies, écoutant les troncs sonner. Non pas l'étron sonné. Le gite de Bélouve se fait désirer, il arrive enfin juste avant qu'il ne fisse (ou fille) trop sombre et, connaissant mieux la descente qui va suivre vers Hellbourg, que j'avais dévalée à vive allure en 2011, je suis un peu rassuré.

Gite de Bélouve - Km 83 - 1500m - Vendredi 18h30 - 20h de course environ

Je ressors la frontale et vais tenter de descendre à vive allure vers mes supportrices, à qui je redonne une idée plus précise de mon heure d'arrivée. Hellbourg est tout petit en bas, elle va me sembler longue cette descente, je n'ai pas de super sensations mais le réconfort moral est tout en bas. Margot et Marie sont venues à ma rencontre à la sortie du sentier avant l'attaque du macadam jusqu'au stade.

Hellbourg - Km 87 - 1000m - Vendredi 19h20 - 20h50 de course

Je me ravitaille, discute avec mes fans, leur indique que j'ai besoin de me refaire la cerise, si je peux. Marie masse mes mollets et cuisses avec l'huile miracle, enfin j'espère. Je me fais guider vers le gymnase où je vais passer 1h allongé sur un tapis, parmi les nombreux autres concurrents, je demande aux filles de repartir, de rentrer se coucher, je leur donne rendez-vous le lendemain sur le parcours, il est inutile qu'elles attendent ici sans rien faire pendant que je me repose, je vais donc tenter de reprendre des forces, espérant que cela va être bénéfique. Je n'arrive pas à dormir, comme d'habitude mais je suppose que ceci n'a pas été inutile. Avant de repartir dans la nuit, je me ravitaille à nouveau, même si je n'ai pas faim, je vais faire une ponte (pas de surpoids à trimbaler) et me décide enfin à quitter ces lieux un peu chaleureux. On m'annonce une montée "pas piquée des vers" (expression typique du marais poitevin réunionnais) vers le col de Fourche. Je constate que ma pause a duré 2 heures au total, ce qui ressemble plus au club Méditerranée qu'à un ultra-trail.

Vendredi 21h15, je quitte Hellbourg

Je me sens plus que mou pour ce redémarrage, mais je mets ça sur le compte de l'arrêt prolongé, auquel je n'ai pas franchement l'habitude. Cela tombe bien, ça commence par une descente sur macadam jusqu'à la passerelle Trou Blanc - Ilet à Vidot, je trottine peu, j'essaie de retrouver un peu d'envie.

Ilet à Vidot - Km 91,5 - 680m - Vendredi 22h07 - 23h37 de course

Ici on attaque 10 bornes de montée, direction le col de Fourche. C'est là que j'ai vite compris, tant que j'avais un peu de lucidité, que j'allais morfler et que la crise de la montée du Bloc n'était pas dissipée. J'adopte un rythme assez lent, la montée est très prononcée, je suis seul depuis Hellbourg, je me fais parfois doubler, voire tripler, je vais garder un peu d'énergie jusqu'au petit ravitaillement de Grand Sable, 24h45 de course, où je bois normalement. Il est 23h15, la nuit est fraiche, je reçois encore un chaleureux coup de fil de mon fan-club en métropole et je reconnais alors que le bonhomme est atteint, qu'il n'est pas brillant et que le col qui s'annonce va sans doute lui faire du mal.

La pluie va s'inviter, de plus en plus forte, j'enfile le gore-tex et une couche plastique supplémentaire pour protéger le gars et le sac. La rincée va commencer, dans la durée, mon calvaire aussi ...

La montée à la plaine des Merles va m'apporter des tas de symptômes inquiétants, tous rassemblés, les lacets sont interminables, les rampes se ressemblent toutes.

Je bascule dans un état second, du moins selon ce dont je me souviens, je suis essouflé, épuisé, rincé, frigorifié, je perds la lucidité, j'attends l'abri de la plaine des Merles pour me poser, me mettre au chaud. Je mange quelques barres, je bois, pensant qu'il me faut retrouver des forces. Je titube souvent, y compris sur quelques traversées de torrents sur des pierres glissantes, le vide m'attire, plus loin je m'assomme sur une branche qui a dû croiser ma route sans mettre son clignotant, un coureur me relève, constate que je saigne au cuir chevelu, mais je repars, heureux (!!) que ma frontale ne soit pas cassée. Je fais des pauses nombreuses, incapable de suivre le rythme de quelques compagnons de course qui me proposent de m'accrocher à eux. Je n'ai pas l'envie de me coucher dans l'herbe trempée ou sous un rocher, comme certains choisissent, j'ai trop froid et la pluie forte n'a pas l'intention d'aller se coucher. Je n'ai plus trop de notion du lieu, de l'heure qu'il est. Cette agonie va me sembler éternelle, et enfin j'aperçois ce que j'attends depuis plus de 2 heures, la lueur, les lumières du ravito attendu ... Mon premier réflexe est de trouver du réconfort et d'aller directement consulter les secours. Après coup, je vais assez vite regretter cette option, mais sur l'instant avais-je la lucidité, le choix de faire autre chose ? Je vais raconter mes malheurs au médecin de service, ses paroles vont me faire du bien (sur l'instant, mais pas dans les jours ou semaines qui vont suivre ...). Au vu de mon récit et des questions qu'il me pose, il me dit que je n'ai plus le choix maintenant, il va me prendre en charge, "il faut que tu arrêtes tout de suite de te mettre en danger", cette phrase trotte encore dans ma tête, en boucle, plusieurs mois après. Sur l'instant, ses paroles et les gestes de secours vont me faire du bien, me rassurer, me convaincre de laisser tomber. Je ne réalise pas encore les conséquences, je voudrais prendre le temps de cogiter tout ça, mais la détresse, dans laquelle je me suis enfoncé, prend le dessus et je cède aux charmes de la chaleur retrouvée, du lit de camp, de la couverture de survie dont on m'entoure, du sourire de pitié des secouristes. Je ne réalise pas que je me laisse retirer le dossard, on note le numéro pour prévenir l'organisation. Dès que possible, après quelques heures d'attente (?), une ambulance va nous (moi et les multiples abandonneurs entassés ici) transporter au col de Fourche où les accès en voiture sont possibles depuis Salazie.

La suite n'est que le début d'un cauchemar, petit à petit, puis de plus en plus obsédant, au point de ne pas vouloir quitter mes pensées pendant les semaines qui suivirent. Sans doute pas préparé à ça, sans doute trop sûr, et sans prétention affichée, de ne jamais être concerné à l'annonce du taux à peine supérieur à 50 % de finishers, sans doute trop décontracté et n'ayant jamais eu une seconde à l'esprit que l'arrivée à La Redoute pouvait se faire sans moi ...

Aussitôt ou presque, 24h après, s'est mis en place un sentiment proche de la honte, un goût d'inachevé, une situation ridicule en totale opposition avec le compte-rendu antérieur à la course. Tout repasser en boucle perpétuelle dans sa tête, trouver des raisons. J'avais toutes les raisons d'être fort, j'étais porté, parfois invincible, sublimé par les encouragements reçus à distance. Aucune excuse donc. Le malaise était ancré en moi, la tristesse, le gâchis car c'est impensable, on ne va pas sur la Diagonale pour casser en chemin.

Le pire fût sans doute d'assister, même sur une période réduite, aux arrivées à La Redoute et aux euphories que celles-ci provoquent chez les finishers. Surtout en sachant, pour l'avoir vécu 3 fois, ce que cela représente pour un trailer au bout de tant d'heures d'effort.

Puis peu à peu s'est installée une obsession, un sentiment de revanche à prendre, une vengeance à accomplir. Contre qui, contre quoi ? Contre le sort, contre les éléments, contre le hasard et la combinaison de facteurs pas toujours rassemblés et tournés vers l'objectif. Cela peut sembler ridicule, ou de l'orgueil mal placé, mais c'est le moyen d'évacuer et de retrouver ma place au sein de cette course si mythique.

C'est décidé, il est interdit que cela recommence, la prochaine fois, c'est promis, je crèverai sur le sentier en diagonale plutôt que d'aller me laisser influencer par les paroles de réconfort de ceux dont le rôle est de vous préserver en bonne santé, du moins en bonne santé physique. Et je continuerai pour autant à respecter leur extraordinaire dévouement, leur compétence et leur passion. Mais je n'irai pas jouer dans leur cour, je n'irai plus leur conter mes misères, c'est trop dur de ne pas se faire mal pour franchir les mauvaises passes. C'est trop dur d'échouer et d'assumer la défaite, et sans doute beaucoup plus difficile que de terminer usé, cassé, mais finisher ....

Chronique d'une dégringolade (ou comment se faire porter pâle en Réunion)

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Published by corsicapotes
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commentaires

joly cabri 22/01/2015 22:47

Superbe récit qui nous rappelle combien nous devons rester humble.
Je me souviens d'une CCC où tu m'avais regonflé en me disant de persévérer et combien il est important d'aller au bout pour ne pas regretter ensuite. On lit que tu as été au bout du raisonnable et qu'il n'y a pas de honte à jeter l'éponge. Tu auras ta revanche sur une autre course, une autre année. Cette fois, la montagne a gagnée, n'oublions jamais que c'est elle la plus forte !

Dom Trailer 31/01/2015 13:21

Merci pour cette analyse, Marie ! Un sage, j'en doute ! Les limites m'ont dépassé mais j'espère avoir encore appris sur ce coup du sort. Bises.

MARIE 30/01/2015 10:20

Dom Trailer est résolument un sage, tu as dépassé tes limites, elles ne sont pas tendres mais elles te renforceront durablement même si elles t'ont affaibli durant cette traversée ! quelle singulière expérience, elle t'appartient. Bises ensoleillées, Marie

corsicapotes 25/01/2015 14:12

Merci pour ces paroles sages ...

lapin 25/01/2015 14:04

Salut Dom. Je n'ai pas eu l 'occasion de discuter avec toi de cette diagonale où les évènements se sont déroulés comme jamais tu ne l'a envisagé. Mes 2 compagnons de trails ont eu dans leurs commentaires respectifs les bons moments : je partage complètement leurs propos. Je rajouterai simplement que tu es un des rares dans nos environnements à savoir ce que cela représente de courir ce type de course dans un climat très défavorable. Je concluerai en pensant aussi que même si tu n avais plus les idées très claires c'est vraisemblablement ta grande expérience qui t'as dirigé vers le poste de secours!

Stefsenech 21/01/2015 21:16

Yoooo, Maître YoDom, pas de regret, pas de honte à avoir.
Pour la plupart on a pas ton expérience, mais on sait tous qu'il y a des jours où ça va moins bien, on est pas des robocops.
C'est ce qui t'es arrivé ce jour là.
Cette course ne fait pas dans la demi mesure (c'est une expression parce qu'en fait elle n'en garde que la moitié), elle annonce clairement : si tu n'es pas bien, tu rentres à la case !
Tu nous imagines à tes obsèques, avec une seule pensée en tête : "quel gros con, pourquoi il n'a pas dit stop !!!!"
C'est aussi ce que se sont dit les pôtes du marseillais en 2012.
Lui, il n'y retournera pas, alors que nous aurons encore le plaisir de te suivre à distance(ou avec un dossard...).
Du coup, ta sagesse inconsciente te permet de gagner le titre de Vénérable Maître... et soit fier car il n'y en a pas beaucoup au monde !

Maître YoDom 22/01/2015 00:19

Merci mon pote, c'est trop, je n'ai pas mérité tout ça ... La preuve !

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