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4 octobre 2014 6 04 /10 /octobre /2014 13:09
Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014

Une fois n'est pas costume, pourquoi ne pas faire un compte-rendu avant ? Ce sera fait et au moins mes souvenirs ne seront pas pollués par la fatigue, Alzheimer, le décalage Aurère (ah, ah !! ), l'émotion, ou que sais-je d'autre, le délirium très mince. Mes neurones sont a priori encore intacts et aptes à relater cette aventure sans dériver comme souvent il arrive après les heures passées sur les sentiers, le regard hagard du Nord.

Maintenant il me reste à respecter à la lettre ce plan pour le grand jour.

Jeudi 23 Octobre 2014. Il est un peu avant 23h. St Pierre nous accueille au paradis, celui de l'ultra-trailer sans doute, celui où tout est euphorie (l'oeuf au riz est une spécialité culinaire locale) avant de prendre le départ, celui des beginners qui ne réalisent pas encore que seuls 60% d'entre eux seront finishers et pourront se la péter avec le tee-shirt jaune "j'ai survécu", arrivés à La Redoute. Non, pas le catalogue, pour répondre à trois suisses qui n’ont pas compris ...

La Redoute, la mal nommée, tant elle n'est pas redoutée, mais tellement attendue, entendue même dans les derniers hectomètres de l'ultime descente salvatrice de Colorado.

Cette course, c'est l'occasion pour moi de me demander dans quel état j'erre.

Le Grand Raid, c'est de l'amour, du partage, de la ténacité, de l'obsession, de la passion, de l'introspection, de la contradiction, de la folie, de la vie, des odeurs, des rencontres, un défi, de la tension, de la pression (sans parler de celle qu'on avale au bar sur le stade à l'arrivée), de la souffrance parfois, de la fraternité, un mythe, de la volonté, des bobos, des blessures parfois, une drogue, un combat, un rêve, un sacerdoce (ça sert d'os ? ah oui, mais lequel ? ), une promesse qu'on se fait à soi-même, de la peur, du plaisir, un objectif (et donc des photos en cours de route), des pensées, des encouragements, des surprises, du suivi des supporters en live, du masochisme selon certains, une découverte de soi, des aveux, un fantasme, des sensations, des questions (pourquoi je fais ça ? ) et donc beaucoup de réponses, de l'abnégation (abaffirmation, ça n'existe pas ? ), une révélation, de la contemplation, du bonheur.

Ce déballage de définitions ci-dessus n’est globalement pas sorti que de mon imagination, j'ai emprunté la majorité, j'ai adapté, j’ai adopté, j'adhère, je partage presque tout, sans limite.

En attente d'être jetés en pature à la nature tropicale, les 2500 candidats sont vautrés, la tête dans les mains, concentrés, la tension est perceptible durant ce compte à rebours oppressant.

Kilian étant absent, il m’a confié le rôle ingrat de le remplacer. « Fais tout péter, mets-les minables ! Imite-moi ! Je sais que tu peux le faire ! Tu es mon digne successeur, etc … « m’a t-il dit, les larmes aux yeux, lors de notre dernier entrainement commun (un aller-retour Chamonix–sommet duMont Blanc sur un après-midi fin août dernier). Je pense qu’il m’a pris pour un autre … Mais je lui ai promis de tout donner pour faire oublier son absence au peuple réunionnais.

Il est l’heure, les fous sont lâchés de leur enclos à 23h. Privés de volcan mais pas de pitons, la lave coulant dans leurs corps leur donnera la force d'affronter les presque 10000 m de dénivelé positif. Enfin pour la majorité.

Les cadors partent à l'allure d'un 1500m, je m’efface, enrhumé par leur passage. Beau joueur, je me contenterai de leur laisser une chance de passer deux fois moins de temps que moi sur les sentiers. Quand on aime, on ne compte pas, ni ses heures, ni ses heurts, ni 16 heures (ce sera au minimum le délai que le vainqueur devra attendre pour me payer sa tournée). Et ce serait également bien d’arriver à 16h samedi.

Adieu Xavier, Antoine, François, Pascal, Erik, Didier, Freddy, Marcelle, Renaud, Ludovic, Nathalie, Christophe, Cyril, qui me font l’accolade ou la bise, ou m'embrassent avec ferveur (c'est selon l'égout), la larme à l’œil, émus, attendris de ne pouvoir s’adapter à mon rythme endiablé et me donnent rendez-vous à l’arrivée après leur grosse pause dodo, la bière locale.

La foule est difficile à fendre sur ces tous premiers kilomètres, surtout pour moi qui suis tendu comme le messie (mais si ! ), tout le monde veut me toucher, m’embrasser, me palper, recevoir des gerbes de ma sueur brûlante et fumante, les femmes crient comme si elles étaient à un concert de Patrick Bruel (ou bien Patrick Juvet qui beuglait jadis « où sont les femmes ? «, je me demande bien pourquoi ), leurs maris baissent les yeux pour cacher leur désarroi, les enfants hurlent à la mort, les chiens aboient (Os court !! ), la caravane passe, on a droit ici à une ambiance type « Tour de France » dans les grands cols, pour ceux qui comme moi connaissent cet émoi (c’était moi ? ) et ont escaladé le Tourmalet en tête du groupe d’échappés (de l’asile ? ) comprenant Pélissier, Leducq, Bobet, Anquetil, Hinault (piné), Merckx, Coppi (conforme), Bartali, Fignon (un vrai trou), Indurain, Gaul (le pêcheur) et Bahamontès … rien que ça ! Eh oui, ce jour-là , Armstrong, manque de pot (ou d'EPO), était parti marcher sur la Lune avec sa trompette et n’avait pû suivre l’allure infernale que j’imprimais, serein sur ma selle, cheveux "poivre et selle", en sifflotant la mélodie du film culte « l’arrière-train sifflera 3 fois ».

Revenons à nos moutons ! Je pense que je m’étais brièvement assoupli, j’étais en train de rêver, plutôt que de les compter.

Un début de course tout en douceur, ça monte tranquillement et ça va durer …

Piton Textor (Km 40), où on reçoit des tas de SMS, d'où son nom : la nuit est maintenant loin, le lever du jour a mis en background (ça en jette une telle expression anglo-saxonne en plein Grand Raid ! ) toutes les pensées pessimistes qui auraient pû passer par mon esprit tordu et le soleil commence à taper sur cette bosse (le piton, suivez un peu, s'il vous plait ! ) qui constitue la bascule vers un peu (!) de profil descendant. L’accueil toujours aussi chaud, la musique à donf, la passion et le dévouement des bénévoles. Et ce sera partout le même régime, je le sais d'avance. Direction le Nord (c’est le Noooord ! ) vers ce Piton des neiges qui sort sa tête discrètement au-dessus de la mer de nuages.

Mare à boue (Km 50) : la bien-nommée parfois dans la portion qui va suivre. Un peu de pause sur l’herbe à l’ombre des tentes de ce gros ravito. Jusque là, tout va bien, la course n’est pas commencée, le corps répond encore à peu près aux sollicitations du terrain. Il est l’heure du petit déjeuner, tout est tentant sous ses pétantes tentes tendues et tant attendues et j'apprécie vraiment les nombreuses victuailles proposées. Grosse bouffe, faut prendre des forces, la journée va être longue et celle de demain aussi ! Et déjà les notions de temps, de jour qu’il est, semblent parfois m'échapper. Où suis-je ? Où cours-je ? Dans quel état j’erre ? Qu'on m'asperge !

Au départ de la Mare, après la boue, les arums et les franchissements de clôtures, on attaque les raidillons glissants, techniques, racineux du coteau Kerveguen.

Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014

Coteau Kerveguen (Km 60) : ambiance rock and roll, ou rave party. Ça booste pour la plongée de fous qui nous attend jusqu’à Cilaos : vertiges, racines, échelles, forêt, lacets à n’en plus finir. Et Mare à Joseph en bas qui n’arrive jamais … Vigilance, on surveille ses pieds, le vide peut nous attirer. Heureusement il fait sec !

J’aime ces descentes vertigineuses, piègeuses, techniques à souhait. On détecte vite ici ceux qui craignent de s’engager. Le vide, or, dure assez longtemps ! Et pas facile de doubler sans les pousser au ravin ou se mettre soi-même hors-jeu ! Pas de folie, il reste de beaux moments à vivre d’ici La Redoute.

Diagonale du flou, édition 2014

Cilaos (Km 66) à l’heure du digestif : une ville, la civilisation, le monde, les cris, les supporters, l’ambiance autour du stade, les grillades, la musique, le sac d’assistance pour y retrouver du change et un baril de rhum arrangé au cas où. Et puis sans doute la présence de mon assistante Margot …ça va booster. Ne pas trop traîner, rester lucide, concentré, le chantier n’est pas fini. Les gestes essentiels : changer de tenue pour se faire beau, se raser, épiler ses aisselles, essuyer la vaisselle (c'est pour la rime), triangle isocèle (là, ça veut plus rien dire ! ), se faire le maillot, vernir mes ongles d'un coloris assorti à mon string, un peu de ricil sur mes yeux parce que je le vaux bien. Et c’est reparti pour la descente à Bras Rouge avant d'attaquer ce juge de paix qu’est le col du Taïbit, à savoir presque 5 bornes de montée parfois bien raide.

Diagonale du flou, édition 2014

Il fait très chaud et l’ombre se fait rare. Serrer les dents, la bascule dans le cirque de Mafate est proche. Au passage du col, près des 3 Salazes, on entre dans le sauvage, le vert, le rustique, la roche, les ilets accrochés aux pentes ou posés sur les quelques plateaux horizontaux. On se croit sur une autre planète, même si je n’ai pas encore eu l’occasion d’en visiter une autre, on se sent petit, écrasé par les reliefs, étouffé par les cimes qui nous entourent, mais tellement en symbiose avec cette nature tropicale. Il faut vraiment, à cet instant, beaucoup de lucidité pour placer le mot « symbiose » avec parci-monique (une amie à moi) et à bon essieu.

Marla (Km 77) : 1er ilet visité dans le cirque de Mafate en cette fin d’après-midi, la nuit tombe, on y trouve des tentes (détente) pour s’étendre si le corps ou la tête réclament du répit. L’accueil, toujours aussi intense. On est obligé d’avoir du courage, ces bénévoles-là n’ont pas fait le voyage et tous ces efforts pour nous voir résignés. Donc je la refais et je chante : « Marla, ilet des nôtres, et j’ai bu mon verre comme les au-au-tres … »

S’équiper pour la nuit qui commence, ne pas commencer à réclamer son lit, ni enfiler son pyjama, il n’est pas prévu que je dorme déjà, on verra demain soir ….

Direction le col des Bœufs (Km 83), oh la vache ! je trouve sabot, meuhhh, tant pis, je veux savoir ce que je veau, je prends le taureau par les cornes, ce sera via la rivière des Galets (ou rivière des gars laids, mais je ne suis pas concerné, ni con cerné), pour une portion remontante (donc vers le haut pour les plus niais des lecteurs), avant une longue replongée vers le cœur du cirque, et la piste aux étoiles pour ceux, un peu croulants, qui ont connu cette époque et qui vont y passer cette nuit comme moi. Puis vont s’enchaîner des portions moins éprouvantes (quoique), plutôt en fond de cirque, en slalomant d’ilet en ilet .

La Plaque (Km 92), Ilet à Bourse (Km 94), Grand Place (Km 97) : autant de havres de paix, de générosité de nos hôtes aux ravitos.

Diagonale du flou, édition 2014

Les étoiles dans le ciel, les masses obscures des sommets tout autour. Obsédant !. Se concentrer juste sur le halo (mais qui est à l’appareil ? ) de la frontale.

Nous sommes désormais samedi, mais comme je suis seul comme Robinson sur son île, donc sans Vendredi, je devrais employer le singulier et dire » je suis désormais samedi », mais samedi rien comme expression. Seul dimanche peut dire "je suis samedi" . D'autre part « je suis samedi « pourrait faire penser à ce qu’on soit juste avant dix manches, alors qu'il y en a beaucoup plus que ça derrière moi. Pourvu qu’elle m’ait crû Zoé, avant que je ne sois cuit !

"Nous sommes", oui, à vrai dire, je ferais bien un petit somme, à défaut de me faire dodo, la bière locale. Le somme, le plus dur est de s'y soustraire, comme d'autres addi(c)tions. A multiplier tant d'inanité, je me sens franchement divisé. Vite une piqure !

Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014

Puis le toboggan mafateux se poursuit par la remontée à Grand Place les Hauts, la redescente à la rivière des Galets (encore ces mecs moches qui traînent au bord d'elle, je parle de la rivière ! ), la pente très raide vers Roche Plate (105 bornes pour le conteur), le passage assez périlleux de la Brèche où je ne vois pas Roland, dur en dalles, sans doute encore coincé à Roncevaux, un peu de gaz sur notre droite, et je vais devoir reprendre mon souffle (que j'avais prêté) car la portion suivante va calmer mes ardeurs : remontée au balcon du Maïdo (Km 111) par lequel on s’échappe du cirque, tel le lion sort de sa cage, ce qui va constituer, nez en moins, tout de même, malgré tout, de surcroît, au bas mot, environ exactement 1700m positifs, à peu de choses près, sur les 11 derniers kilomètres parcourus. Petit braquet, ça va le faire, le nez dans le guidon. Déniveler positif, il n'y a pas d'autre alternative avant la prochaine des sentes ...

Diagonale du flou, édition 2014
Diagonale du flou, édition 2014

Pas fâché d’être sorti de Mafate par ailleurs qu’à Dos d’Ane (non, ce n’est pas le fait d’être juché sur un autre concurrent un peu con ! ), ça change un peu. Et puis la rivière des galets (à franchir donc par des mâles "pas que beaux" ! ), sur les anciens tracés du GRR, il fallait se la traverser à maintes reprises, et elle ne se laissait pas faire, cette bougresse de rivière "dégâts laids" !

Dommage de ne pouvoir profiter du point de vue magnifique à cette heure nocturne ! Donc ici point de vue ! On ne voit rien. Y compris quand on ferme les yeux ou qu'on ouvre la bouche ! Et donc point d’exclamation non plus devant la beauté d'un paysage stupéfiant ! J’ai encore ici beaucoup de points d’interrogation sur la suite, par contre point de suspension … car mes amortisseurs sont à changer ... Il y a beaucoup de monde au balcon (du Maïdo), tous ces Réunionnais hystériques sont visiblement venus pour m’encourager car ils me scandent tous des slogans judicieusement choisis : « Avance fainéant ! Mais qu’est-ce que tu foutais ? Dételle ta remorque ! On se les gèle ici et toi tu glandes ! Grouille-toi, on t’attend depuis des heures. «

Du moins c’est ce que j’imagine dans mes délires les plus hallucinatoires (du Nord Deux-Sèvres donc). A titre de comparaison, en Corse, je suis plus habitué à ce que les supporters, avec leur réserve naturelle, scandent « Hola ! » .

Je vais devoir maintenant me laisser rouler en boule sur quasiment 20 km descendants, en majorité à travers les bois peuplés d’arbres. Je passe un peu plié, comme le bucheron partant au bouleau. Car il y a encore du taf. Et pas simple ! Mais on revient bientôt au niveau de l’océan (indien vaut mieux que deux, tu l'auras ! ah ça, vous l'attendiez pas celle-là ! ) et le jour se lève encore, comme Jean-Louis chante dans les couloirs de la station de métro. Donc le sourire est là, même si le bonhomme est las, hélas, et là, vous suivez ?

Stade Halte Là (Km 130) : Comme son nom l’indique, je fais évidemment une pause ici pour le petit déjeuner avec croissants, ti-punch frais, rougail-saucisse et un nougat glacé pour finir. Il est important de se faire sustenter (eh oui, ne comptez pas sur moi pour jouer sur les mots ! ) et surtout ne rien lâcher (seule ma culotte saura et elle garde tout pour elle, la pauvre).

Encore un coup de cul pour rejoindre la côte. Attention ici, à ne pas se méprendre sur cette expression : il ne faut pas interpréter cela comme un coup de bol ou un coup de chance. Un coup de cul est une grosse à escalader ... enfin une grosse bosse pour être tout à fait précis, complet et sans équivoque. Sinon on peut parfois parler dans certains cas d'un coup de gros cul. Le bavoculaire est très imagé en trail, il ne faut pas systématiquement y voir du mâle.

La Possession (Km 143), à l’heure du déjeuner avec Margot, ma fille du bord de mer (ce serait chouette, comme disait Adamo), où je vais pouvoir y déguster ses divers fruits (de mer), dont un homard, trois langoustes, dix huitres (ou bien deux fois neuf), avant de me remettre rapidement au bulot car il reste du chemin à parcourir … Je commence à être bien crevette car ce homard m’a tué. Je repars, repu, ça ne sent donc à nouveau pas bon.

Et maintenant le chemin des Anglais, pavé de mauvaises intentions, où j’avais laissé mes dernières forces il y a 3 ans. Affreux, et les jambes ne répondent plus comme avant. Une montée et une descente bien raides sur des pavés ou dalles inégales en grès, où les quadriceps vont morfler. Mais comme toute la mécanique est déjà en vrac, je ne risque plus rien, le moteur fume, je fais de l’huile, je rêve d’une vie d’ange, ainsi que d'un bon grès sage.

La Grande Chaloupe (Km 150) : retour au niveau de l’océan. J’aperçois des ailerons de requins qui surfent droit sur moi. On ne peut pourtant pas dire qu'ils surfent sur le net, car je commence à être plus que flou ... Une planche à voile me coupe la route. Alors ce genre de blague, c’est d’un goût douteux, il faut oser ... Hallucine-je encore ? Pourtant nous sommes dans l’après-midi. D’ailleurs je me demande à cet instant précis de la course pourquoi, pour le matin, ne parle t-on pas d’avant-midi. Cette question me turlupine au plus haut point. Puis mon esprit, usé par les proches embruns qui rafraichissent mon visage buriné et néanmoins agréable à mirer, voire à revoir et à admirer (contempler serait prétentieux ...), se demande alors qui a bien pu avoir de telles idées et contracter ainsi des mots pour arriver à ce verbe « turlupiner ». Ok, ça dérape, mais ça fait quand même quelques heures que j’arpente les pentes charpentées. Ainsi va l’esprit, ainsi se mélangent les mots et les idées quand il serait plus que temps d’arriver à bon porc sans dire du mâle aux truies (je vais me faire traiter de malotrou ! ) … On tombe bien bas, c'est un désastre, mais il ne luit plus beaucoup ...

Il ne reste plus que 800m de dénivelé positif.

Je traverse Saint Bernard, son tonneau de rhum autour du cou, un peu de macadam, puis une progression pénible dans les bois vers ce drôle d’endroit qu’on peut prendre à Denver tout en allant droit, à savoir le Colorado (159 bornes dans les papattes) . Vivement la fin ! (ou vivement la soif ! ) Je n’arrive plus à sortir des vannes correctes, il faut me recharger en houblon. Je suis en manque. Au Colorado, je ne me sens toujours pas dans un état proche de l’Ohio.

4 bornes de descente pénible, le stade de La Redoute qui se fait attendre. Il faut arriver avant la tombée de la nuit (car si jamais la nuit me tombe dessus, ça peut faire mal à la tête) et surtout avant la fermeture de la buvette, car j’ai la bouche sèche. Mais plus rien ici ne peut entraver ma progression. Même à 4 pattes, je verrai La Redoute. J’entends enfin le son du micro au détour d'un virage, mon arrivée est annoncée par les hauts-parleurs (oui, les speakers sont montés en haut d'une échelle), la foule fait le silence réclamé, les mères de famille ont les mains moites, les belle-mères les pieds poites, les grand-mères se signent et se prosternent, les grands-pères se prostatent, les cœurs palpitent, les bouches s'entrouvrent d'effroi et les souffles sont coupés car oui, on peut le dire, il arrive enfin, celui pour lequel l'île est en transe ...

163 bornes, l’entrée dans le stade plein à craquer (le stade, pas moi ! ), la ola du public, le feu d'artifice, l'écran géant, le chrono se fige à mon poignet, la délivrance, pourvu qu'il n'y ait pas de panne de micro, la fanfare entame "Sambre et Meuse", les majorettes remontent leurs braguettes, les flashs crépitent, les interviews se succèdent, les autographes, les dédicaces toi pauv’con, tout s’enchaîne, je jette un à un mes vêtements dégoulinants de sueur dans la foule, tel Nadal en finale à Roland Lagrosse quand il n'a pas Federreur. Je me contenterai de garder mon string, le seul instrument à vent avec une seule corde. Une chance, la température est douce sous les alizés en cette soirée mémorable. J'ai juste un peu mal à la tête quand je pense au compte-rendu qu'il va falloir faire à mon retour.

En string, l'inconvénient, c'est que je risque de me choper un rhum des foins carabiné, ou un rhum bien arrangé.

Tous ces honneurs à La Redoute me vont droit au coeur, c’est la rançon de la gloire, il y a si longtemps que j’y suis habitué, c’est le lot des winners. C'est l'occasion maintenant de rendre au public et aux médias tout ce qu’ils vous ont donné pendant la course, ce qui ne signifie surtout pas qu’il faut pour autant gerber sur la pelouse … Les renards ne sont pas l'apanage des corps beaux, comme disait La Fontaine dont je ne boirai pas de son eau.

Je crains qu'il y en ait vraiment certains ici qui n'y pigent que dalle ! Je suis désolé, c'est un exercice difficile que de garder toute sa modestie dans ces moments inoubliables.

Je suis heureux, j’ai survécu à ce grand raid, petit raide que je suis. Et maintenant, je boirais bien quelques demis, moi, pour que la pression retombe !

Pourvu que ce ne soit pas un rêve !

Diagonale du flou, édition 2014

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commentaires

barbarit 17/10/2014 18:54

Ho grand maître, ta fait un putain de cauchemar,pour écrire tout ça!!! les draps doivent être tout retourner!!!!!
allez y a plus qu'a mettre sur les sentiers de cette belle île et tes cuisses toute la belle écriture que tu nous a fait!!!
amigo du Népal niortais
bonne ballade et n'oublie pas la tisane dans la montée du Taibit
titi thierry

Jean 07/10/2014 20:20

C'est grand temps que je reprenne à courir et à me replonger dans le monde du trail;
je ne savais même pas que la diagonale des fous avait déjà eu lieu; je deviens fou moi aussi....

Un grand bravo pour ta course et un grand merci pour ce compte rendu de "FOU" J'adore!!!

En espérant de tout coeur que tes rêves deviennent réalité.
A très bientôt" grand fou"....

Maître YoDom 08/10/2014 22:12

T'inquiète Jean, ça va revenir. Oui la Diagonale des Fous a eu lieu dans ma tête à l'écriture de ce délire, il reste à la faire passer dans mes cuissots et à me remplir les yeux et le coeur de cette belle aventure qui s'annonce. Les rêves ont vocation à devenir des réalités, je vais m'y employer. @+

StefSenech 06/10/2014 19:05

Salut Grand Maître YoDom,
Mais c'est qu'on aurait presque une pointe d'émotion (non, je n'ai pas dis "érection"...) en se plongeant sans ce compte-rendu prémonitoire si réaliste...
On sera avec toi pour le suivi direct-live.
La bise aux réunionais-naises.

Maître YoDom 06/10/2014 22:57

C'est émouvant d'avoir pendant le Grand Raid de telles érections pestilentielles.
Le suivi ? Mais tu viens de le lire.
Je transmets ces bises à tous et toutes, mais surtout aux Réunion-niaises que tu as enchantées lors de ton GR. Merci .

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